Apparition de la figure de l’Érudit pendant la querelle des Anciens et des Modernes
[résumé par l’auteur de son article paru dans le recueil Reconnaître l’érudition, Paris, La Taupe Médite, 2019, p.57-76]
Pour contribuer à l’analyse des marqueurs qui font « reconnaître l’érudition », nous nous proposons d’étudier succinctement la naissance de la figure de l’Érudit. Car si l’eruditus existe depuis la latinité classique, son calque français semble apparaître au début du XVIIIᵉ siècle, plus précisément à la fin de la querelle des Anciens et des Modernes, lors de l’épisode de la querelle d’Homère. Dans l’article proposé, nous tâchons donc de retracer l’élaboration souterraine de cette figure au cours du XVIIᵉ siècle, et de décrire le contexte de son apparition, afin d’expliquer ce qui rendait possible cette soudaine entrée en scène vers 1715. Surtout, nous cherchons à préciser en quoi les conditions d’émergence de cette figure déterminent pour longtemps son contenu et son fonctionnement.
La figure du Pédant, plus ancienne, est bien connue : immédiatement polémique, devenue au XVIIᵉ siècle un moyen et un marqueur de la satire, elle est profondément marquée par l’imaginaire social qui la fonde. C’est sans doute ce double caractère social et irrémédiablement disqualifiant qui explique que la critique philosophique de l’érudition évite tout au long du XVIIᵉ siècle de recourir au Pédant quand elle cherche un type pour incarner un contre-modèle de l’idéal cartésien du rapport au savoir. À cet égard, il nous semble symptomatique que Descartes l’esquive à la fin des Méditations métaphysiques lorsqu’il explique – dans une triple périphrase – qu’il espère certes que « [1] ceux qui ne se servent que de leur raison naturelle toute pure jugeront mieux de [ses] opinions que [2] ceux qui ne croient qu’aux livres anciens » mais qu’il n’accepte finalement comme juges légitimes de sa pensée que « [3] ceux qui joignent le bon sens avec l’étude ». Ainsi sont fondées trois figures nouvelles, hiérarchisées et articulées entre elles. Leur dynamique interne affirme que l’opposition entre le jugement et la mémoire ne pourra être dépassée qu’au sein d’une alliance inégale des facultés : la mémoire doit désormais se mettre au service du jugement.
Le cœur de l’article tente d’expliquer pourquoi et comment ces trois figures sont développées, réinvesties et réorientées au moment de la querelle des Anciens et des Modernes : si la première et la deuxième figures servent à caricaturer respectivement le camp des Modernes et les partisans des Anciens, chacun des deux partis revendique pour lui-même la troisième figure. Or la figure de l’Érudit apparaît précisément à la fin de la querelle, dans ce moment qui marque à la fois la réconciliation des deux camps et la victoire des Modernes. L’Érudit est une invention des Modernes. Il incarne l’alternative qu’ils imposent aux vaincus : ou bien continuer d’affirmer le primat de la connaissance (désormais restreinte à l’histoire, aux langues, aux livres) et rester tout en bas de la hiérarchie des figures du savoir, ou bien accepter l’alliance proposée, mettre l’érudition au service du jugement, et se hisser ainsi jusqu’au bon goût moderne. Si, tout au long du XVIIIᵉ siècle, la connotation du terme « érudit » semble incertaine, tantôt positive, tantôt négative, ce n’est donc pas que son sens varie. L’Érudit est une figure stable qui encapsule une certaine logique du dépassement, un raisonnement sur la valeur de la mémoire, du savoir et des érudits de métier, qui doivent se mettre humblement au service de la raison, du goût et des nouveaux savants.